La vallée verdoyante est bien connue par toute
personne à la recherche d’un conseil,
d’une sage direction ou simplement pour demander l’aide de ces
mystérieux habitants qui peuvent guider le visiteur à une consultation auprès
de l’oracle, la sauvage Reine des Guépards. Située plus au sud du Royaume des
Ifs, la jungle verte demeure très éloignée, couronnée par de hautes montagnes
rocheuses dont les sommets sont continuellement fouettés de neige et de froid.
C’est une terre inculte pour sûr, sauf pour ces humains motivés par un désire
ardent de savoir d’où ils viennent et à quel dessein la destiné les pousse.
« Alors là!... Froid comme le baiser d’un
serpent. » Cailla se dit-il à lui-même.
Il s’abrite alors entre deux blocs de rock, reprenant son souffle tout en écoutant
s’approcher les seules créatures capables de survivre à ces terres glacées. Il
les attend, anticipant déjà la rencontre d’un sourire confiant. Silencieusement,
Cailla retourne à l’entré du mur rocheux le protégeant du blizzard. Il entend
les pieds défonçant l’épaisse couche de neige. Leurs silhouettes apparaissent
enfin à travers le voile blanc de la neige giflante. Les corps immenses se rapprochent rapidement, une enjambée après
l’autre, avec grâce et agilité malgré leur masse gigantesque. Dépassant
facilement cinq fois la taille de l’humain qui les attend, ils ne semblent pas
au fait de la présence de Cailla puisqu’ils ne daignent même pas être
vigilants. Ils figent sur place à la voix provenant de la crevasse :
« Soyez bénis, frères de vent! »
Sur leur visage, la surprise fait place à un large
sourire et leurs yeux se mouillent en reconnaissant ce vieil ami, parti du clan
depuis longtemps. Un d’eux répond :
« Mini frère Cailla! Quelle chaleureuse
surprise de te revoir, notre fidèle Gardien de Vie… Que fais-tu ici, loin de ta
Forêt Sacrée des Ifs? »
Pendant que les géants blancs expriment leur plaisir
avec des accolades, nous devinons à peine Cailla englouti par des bras, des
poitrines et cous au pelage abondant. En un geste de camaraderie retrouvée,
Cailla se retrouve confortablement assis sur leurs deux bras tendus, appuyés
sur l’épaule de l’autre. Ils jettent des coups d’œil à leur minuscule ami tout
en marchant facilement à grandes enjambées sur la surface de l’océan blanc.
Souvent en sourdine sous les vents à rafales, Cailla se met à jour avec ses
amis géants, authentiques habitants de ces pics enneigés couronnant le pays de
la Reine des Guépards. Après quelques heures de marche, c’est fascinant de
suivre ces créatures couverts de fourrure, enfants du royaume des neiges qui traversent
ce voile blanc en constante confiance. Ces frères des neiges sont d’une race
extraordinaire. Ils connaissent bien tous les replis rocheux, les crevasses,
cavernes et raccourcis menant à la verdoyante vallée de la prestigieuse voyante
et ses compagnons félins. Il suffit de peu de temps à nos trois amis, malgré
quelques disparitions dans le cœur même des montagnes, de se tenir debout
devant la jungle contrastante au pied de ces crêtes de neige éternelle.
Un vent tiède souffle ses arômes de plantes
exotiques. Une tapisserie verte couvre les vallons, les falaises et les
collines. Ici et là, des chutes étirent leurs rubans de longs porteurs de vie
entre certains sommets vierges.
« Voilà, mini frère Cailla, nous y sommes, toi
à la porte de ton destin et nous… »
« Et tous les deux êtes à une croisée de
chemins dans votre vie! Qu'est ce qui vous attend au-delà de toutes
possibilités? Malgré le fait que vous
êtes déjà bien avancés dans la vallée, ne voyez vous pas une possibilité de
voir d’un nouvel angle cette vie qui s’offre à vous? Je vous invite à saisir
cette occasion extraordinaire qui se présente seulement à vous deux, ici,
maintenant, puisque vous y êtes prêts! »
Cailla a la touche magique avec ses amis géants. Ils
se regardent tout les deux comme leur ami déploie devant eux cette nouvelle
réalité. D’abord confus et perplexes, leurs sourcils broussailleux changent d’angle
au dessus d’un regard chargé de curiosité,
excitation et émerveillement. Leurs visages couverts de cheveux
rayonnent d’une jeunesse repêchée du temps qu'ils étaient tous ensemble, avec
Cailla, au Grand Rassemblement des Tribus, il y a des milliers de Lunes. Cailla
sait très bien qu'il vient de pincer une corde sensible commune à ses deux amis
géants. Cailla se souvient bien quand le plus grand rassemblement de l’histoire
fût demandé par les Sœurs Sacrées et de la loyauté manifestée par ces créatures
des sommets enneigés.
« CHEEEKREEETEYYYACK!
YACK! YACK! »
Protégeant ses oreilles de ses deux paumes, Cailla
est heureux de ressentir la vague sonore. Le cri de bonheur fait écho et les
montagnes semblent répondre de leur gratitude au dessus de la vallée.
« Bien… Puisse la sagesse des montagnes
rocheuses guide nos pas vers notre destiné! » Disant ces derniers mots,
Cailla prend les devants et descend la pente raide avec grâce. « Ha! C’est
bon de sentir enfin le sol déneigé! Explorons maintenant le coin de pays le
plus intriguant sous la protection des Filles des Pléiades : Le Royaume de
la Reine des Guépards. »
***
« Ma reine, les signes ont parlé! Les géants à
long cheveux marchent avec nos frères Arbres. Notre sœur la jungle guide les
intrus vers vos Pierres Levées Sacrées. D’ici le coucher du soleil, ils
atteindront la Voûte du Champs d’Étoiles. » Le visage félin lève le menton
et seulement à ce moment là, il ouvre ses yeux de chat sur sa Reine vénérée.
« Rrrr. Rrrr. Rrrr… » La Reine des Guépards ronronne pensivement et
ajoute : « C’est en effet imprévu de voir ces gardiens si loin de
leur blanche et froide tapisserie. Laisses- moi méditer là dessus un peu… Rrrr.
Rrrr. Rrrr… Je vois! Sont-ils seuls comme des âmes perdues? »
« Oui, ma Demoiselle des Brumes Hautement
Sacrées. Ils sont seuls et perdus au beau milieu de nos racines et marécages.
Je vous l’ai dit, Grande Clairvoyante, c’est un signe! Les grands changements
s’enracinent dans nos terres. Le Rôdeur Éveillé suivra bientôt! »
« Je suis désolée de te désappointer, mon cher
Prêtre de l’Ordre des Présages, mais des visions contraires m’apparaissent.
D’ailleurs… »
Soudain, une aberration apparaît dans l’air, entre la Reine et le
Prêtre, coupant le souffle de la Clairvoyante. Un corps humain prend forme dans
un vortex en spirale.
« Désolé d’interrompre cette conversation
privée. Je m’incline humblement devant votre réunion sacrée et pardonnez mon
brutal et indiscret comportement imprévu. » Dit Cailla, calmement.
Un sourire et un éclat de lumière dans ses yeux est
la seule réponse venant de la Reine Clairvoyante, si ce n’est qu’un court
ronronnement soufflé de ses lèvres en se penchant en avant, toute curieuse.
« IDENTIFIEZ-VOUS SUR LE CHAMPS,
ÉTRANGER! » Ordonne le Prêtre sur un ton fort et offensif, pointant sa
dague en direction du visiteur inconnu.
« Calmes-toi, mon ami! Ici même se réalise ta
prophétie. Ne le vois-tu pas ou vois-tu simplement ce qui a été écrit il y a
des éons. Sois ici, témoin de l’instant présent, comme le guépard à l’affût de
sa proie. » Dit la femme féline.
« Oui, je suis votre présent, mais j’ai besoin
de consulter votre propre cadeau, ma sauvage et vénérée prophétesse. » Cailla
ajoute-t-il en ignorant la dague pointée à sa poitrine.
Avec grâce et lenteur, la Reine se dépose sur le
dossier du trône de bois et lève sa main gauche pour tempérer les ardeurs du
prêtre. Elle ouvre ses lèvres sensuelles :
« Donc, mon chère Cailla, cherches-tu une
direction pour sécuriser tes pas sur ton chemin? »
Cailla acquiesce respectueusement tandis qu’il
répond au geste invitant de la prophétesse de se diriger derrière les rideaux
accrochés à l’arrière de son trône. Un doux grognement provenant d’un recoin
ombré du siège royal signale la présence féline de l’animal familier de la
Reine, qui se confond bien avec l’aura sauvage et gracieuse de sa maîtresse.
Les mouvements fluides du guépard coulent en harmonie avec la prestance
majestueuse de la mystérieuse voyante.
Le passage est plutôt étroit et la lumière de
quelques lanternes scintillantes enjolive la peau dorée de la Reine perçue
parfois à travers la cape majestueuse et les vêtements exotiques dansant dans
des teintes vertes sylvestres et ambrées. Différents courants d’air apportent
des arômes épicés accompagnés par la fluidité sonore de quelques rythmes
lointains de tambours, laissant deviner le réseau souterrain complexe de
tunnels, de caves, de voûtes et passages du domaine de la Reine des Guépards.
Tandis que Cailla suit la dame mystique, il ne peut s’empêcher de laisser
couler son regard le long des courbes féminines avec un aperçu de désire. Il ne
voit pas le visage de la belle s’épanouir d’irrésistible passion. Elle voit
bien ce qui se trame dans son propre futur. Les prophéties se dévoilent par
bien des signes, comme son Grand Prêtre le disait et elle en accepte toutes les
conséquences.
Elle s’arrête et tourne la tête vers le mur de
pierre. Sa main effleure quelques symboles gravés et aussitôt le charme illusoire
se rompt et la réalité révèle une
ouverture d’où soufflent de doux courants d’air tournoyant leurs effluves odorants
et caressants. Avec grâce, lenteur et respect, Cailla répond au regard
étincelant et tous les deux accueillent leurs destinés qui fusionnent dans ce
présent d’unicité.
***
Pendant ce temps, deux amis au pelage dense sont au
beau milieu d’un étrange site. Sept pierres levées encerclent les deux géants.
Trempés de sueur, leurs yeux brillent d’admiration à la vue de ces pierres
ciselées de mystérieux signes et symboles quasi enfouis sous la végétation qui
étend ses racines et tiges tout le long de la surface des pierres. Un des Yétis
hoche la tête, aspergeant une bruine de sueur dans l’air tiède et dit d’un
souffle :
« Avant qu'il disparaisse, il a dit quoi déjà,
Cailla? »
Pas de réponse de son compagnon, certes, excepté un
mince soupir qui se faufile entre des dents serrées. Les deux géants
s’échangent des regards un peu perplexes. Chacun d’eux sait très bien ce à quoi
leur minuscule ami faisait allusion avant de prendre un raccourci à travers le
Royaume de l’Éther. La voix de Cailla résonne de nouveau à leur esprit bien
qu'ils ne quittent pas des yeux les pierres levées : « SOYEZ
VIGILANTS ET MARCHEZ D’UN BON PAS, MÊME SI VOUS VOUS CROYEZ PERDUS. MARCHEZ
SIMPLEMENT OÙ VOS PAS VOUS GUIDENT. LES SEPT CHANTERONT LEURS SECRETS AU
MOMENT OPPORTUN. »
Résolus, loin de leurs confortables sommets venteux
et couverts d’une neige pure et
rafraîchissante, une curiosité les anime. Poussés par une force renouvelée, ils
courent d’une pierre à l’autre, reconnaissant les signes… les mêmes lignes,
courbes et points gravés dans leurs lointaines montagnes. Ils se souviennent du
message commun inscrit dans le centre, dans le cœur, dans le quartz clair et
glacé de leur terre natale. Le moral des deux gardiens est élevé par une grande
joie et un sens profond redonné à leur vie. Créant un lien secret et
silencieux, leur conscience s’éveille en unicité avec leur minuscule compagnon
de vie, Cailla, le Voyageur de Conscience. En un triangle parfait, tous les
trois rayonnent ici et maintenant dans une seule réalité. Le temps est témoin de ce qui se crée
maintenant. Ici, l’espace et le temps changent, renouvelés par ce lien entre
trois cœurs et âmes.
-Ici, au centre de la jungle, se trouvent Cailla et
la Voyante, la Reine des Guépards.
-Ici, au centre d’une terre oubliée, se trouvent
deux hommes des neiges, gardiens du pays des neiges éternelles, poussés à
l’extrême limite de leur endurance, dans une région éloignée, bravant une
étrange réalité qui déstabilise leur routine confortable.
-Ici, une concoction de réalités amène toutes
destinées à se fondre ensemble dans un cheminement jalonné d’éveil.
-Ici, c’est l’expérience extrême de l’être et de
l’âme libérés des chaînes de ces quatre corps accomplissant une mission de vie
dans un jeu intemporel de vies après vies.
-Ici se tiennent quatre destins donnant naissance à
toutes les essences de la vie respirant les quatre vents du nord, sud, est et
ouest.
ÉPILOGUE
Toutes ces mémoires s’enracinant dans le cœur de la
jungle sont encore toute présentes dans l’esprit des hommes des neiges. Ils
sont de retour dans leur pays venteux et froid mais avec une conscience accrue.
Maintenant ils ressentent tout près la présence de leur minuscule ami Cailla.
Un lien s’est fortifié entre eux. Tous les trois se sont donc réunis sur la
toile du destin dévoilée par leur Reine Clairvoyante.
Cailla est de retour sur le sentier menant à la
Forêt Sacrée des Ifs. Il ne marchera plus seul désormais. Ses compagnons Yéti
et la féline Reine des Guépards marchent auprès de lui, malgré la distance, l’empreinte
du temps et leurs différences raciales.
La Reine des Guépard contemple le soleil se levant
au dessus des brumes de la jungle. Son regard danse le long des silhouettes
rocheuses qui couronnent sa vallée verdoyante. Un éclat de lumière scintille
sur une larme qui glisse doucement sur sa joue et une poussée de joie prend son
envol, frôlant sa colonne vertébrale de bas en haut, comme un serpent ailé
libéré de sa solitude. Jamais plus se sentira-t-elle seule. Dorénavant, un
nouvel état d’esprit s’enracine dans son cœur. Elle sait très bien que sa
destinée la guide vers de nouveaux horizons. Sa jungle natale ne sera bientôt
plus la même pour elle. Elle sait que l’amour vient de naître, tel un œuf qui
éclôt dans le nid douillet de son âme… La semence de Cailla peut trouver son
chemin maintenant, puisque la femme qu'elle est accueille sa destinée.
Fin de la Chronique VII des Filles des Pléiades.
Renatus, votre chroniqueur.


