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mercredi 10 octobre 2012

Chronique VII des Filles des Pléiades (la Reine des Guépards)







La vallée verdoyante est bien connue par toute personne à la recherche d’un conseil,  d’une sage direction ou simplement pour demander l’aide de ces mystérieux habitants qui peuvent guider le visiteur à une consultation auprès de l’oracle, la sauvage Reine des Guépards. Située plus au sud du Royaume des Ifs, la jungle verte demeure très éloignée, couronnée par de hautes montagnes rocheuses dont les sommets sont continuellement fouettés de neige et de froid. C’est une terre inculte pour sûr, sauf pour ces humains motivés par un désire ardent de savoir d’où ils viennent et à quel dessein la destiné les pousse.
« Alors là!... Froid comme le baiser d’un serpent. » Cailla se dit-il à lui-même.
Il s’abrite alors entre deux blocs de rock,  reprenant son souffle tout en écoutant s’approcher les seules créatures capables de survivre à ces terres glacées. Il les attend, anticipant déjà la rencontre d’un sourire confiant. Silencieusement, Cailla retourne à l’entré du mur rocheux le protégeant du blizzard. Il entend les pieds défonçant l’épaisse couche de neige. Leurs silhouettes apparaissent enfin à travers le voile blanc de la neige giflante. Les corps immenses  se rapprochent rapidement, une enjambée après l’autre, avec grâce et agilité malgré leur masse gigantesque. Dépassant facilement cinq fois la taille de l’humain qui les attend, ils ne semblent pas au fait de la présence de Cailla puisqu’ils ne daignent même pas être vigilants. Ils figent sur place à la voix provenant de la crevasse :
« Soyez bénis, frères de vent! »
Sur leur visage, la surprise fait place à un large sourire et leurs yeux se mouillent en reconnaissant ce vieil ami, parti du clan depuis longtemps. Un d’eux répond :
« Mini frère Cailla! Quelle chaleureuse surprise de te revoir, notre fidèle Gardien de Vie… Que fais-tu ici, loin de ta Forêt Sacrée des Ifs? »
Pendant que les géants blancs expriment leur plaisir avec des accolades, nous devinons à peine Cailla englouti par des bras, des poitrines et cous au pelage abondant. En un geste de camaraderie retrouvée, Cailla se retrouve confortablement assis sur leurs deux bras tendus, appuyés sur l’épaule de l’autre. Ils jettent des coups d’œil à leur minuscule ami tout en marchant facilement à grandes enjambées sur la surface de l’océan blanc. Souvent en sourdine sous les vents à rafales, Cailla se met à jour avec ses amis géants, authentiques habitants de ces pics enneigés couronnant le pays de la Reine des Guépards. Après quelques heures de marche, c’est fascinant de suivre ces créatures couverts de fourrure, enfants du royaume des neiges qui traversent ce voile blanc en constante confiance. Ces frères des neiges sont d’une race extraordinaire. Ils connaissent bien tous les replis rocheux, les crevasses, cavernes et raccourcis menant à la verdoyante vallée de la prestigieuse voyante et ses compagnons félins. Il suffit de peu de temps à nos trois amis, malgré quelques disparitions dans le cœur même des montagnes, de se tenir debout devant la jungle contrastante au pied de ces crêtes de neige éternelle.
Un vent tiède souffle ses arômes de plantes exotiques. Une tapisserie verte couvre les vallons, les falaises et les collines. Ici et là, des chutes étirent leurs rubans de longs porteurs de vie entre certains sommets vierges.
« Voilà, mini frère Cailla, nous y sommes, toi à la porte de ton destin et nous… »
« Et tous les deux êtes à une croisée de chemins dans votre vie! Qu'est ce qui vous attend au-delà de toutes possibilités?  Malgré le fait que vous êtes déjà bien avancés dans la vallée, ne voyez vous pas une possibilité de voir d’un nouvel angle cette vie qui s’offre à vous? Je vous invite à saisir cette occasion extraordinaire qui se présente seulement à vous deux, ici, maintenant, puisque vous y êtes prêts! »
Cailla a la touche magique avec ses amis géants. Ils se regardent tout les deux comme leur ami déploie devant eux cette nouvelle réalité. D’abord confus et perplexes,  leurs sourcils broussailleux changent d’angle au dessus d’un regard chargé de curiosité,  excitation et émerveillement. Leurs visages couverts de cheveux rayonnent d’une jeunesse repêchée du temps qu'ils étaient tous ensemble, avec Cailla, au Grand Rassemblement des Tribus, il y a des milliers de Lunes. Cailla sait très bien qu'il vient de pincer une corde sensible commune à ses deux amis géants. Cailla se souvient bien quand le plus grand rassemblement de l’histoire fût demandé par les Sœurs Sacrées et de la loyauté manifestée par ces créatures des sommets enneigés.

 « CHEEEKREEETEYYYACK! YACK! YACK! »
Protégeant ses oreilles de ses deux paumes, Cailla est heureux de ressentir la vague sonore. Le cri de bonheur fait écho et les montagnes semblent répondre de leur gratitude au dessus de la vallée.
« Bien… Puisse la sagesse des montagnes rocheuses guide nos pas vers notre destiné! » Disant ces derniers mots, Cailla prend les devants et descend la pente raide avec grâce. « Ha! C’est bon de sentir enfin le sol déneigé! Explorons maintenant le coin de pays le plus intriguant sous la protection des Filles des Pléiades : Le Royaume de la Reine des Guépards. »
                                                 ***
« Ma reine, les signes ont parlé! Les géants à long cheveux marchent avec nos frères Arbres. Notre sœur la jungle guide les intrus vers vos Pierres Levées Sacrées. D’ici le coucher du soleil, ils atteindront la Voûte du Champs d’Étoiles. » Le visage félin lève le menton et seulement à ce moment là, il ouvre ses yeux de chat sur sa Reine vénérée.
« Rrrr. Rrrr. Rrrr… »  La Reine des Guépards ronronne pensivement et ajoute : « C’est en effet imprévu de voir ces gardiens si loin de leur blanche et froide tapisserie. Laisses- moi méditer là dessus un peu… Rrrr. Rrrr. Rrrr… Je vois! Sont-ils seuls comme des âmes perdues? »
« Oui, ma Demoiselle des Brumes Hautement Sacrées. Ils sont seuls et perdus au beau milieu de nos racines et marécages. Je vous l’ai dit, Grande Clairvoyante, c’est un signe! Les grands changements s’enracinent dans nos terres. Le Rôdeur Éveillé suivra bientôt! »
« Je suis désolée de te désappointer, mon cher Prêtre de l’Ordre des Présages, mais des visions contraires m’apparaissent. D’ailleurs… »
Soudain, une aberration  apparaît dans l’air, entre la Reine et le Prêtre, coupant le souffle de la Clairvoyante. Un corps humain prend forme dans un vortex en spirale.
« Désolé d’interrompre cette conversation privée. Je m’incline humblement devant votre réunion sacrée et pardonnez mon brutal et indiscret comportement imprévu. » Dit Cailla, calmement.
Un sourire et un éclat de lumière dans ses yeux est la seule réponse venant de la Reine Clairvoyante, si ce n’est qu’un court ronronnement soufflé de ses lèvres en se penchant en avant, toute curieuse.
« IDENTIFIEZ-VOUS SUR LE CHAMPS, ÉTRANGER! » Ordonne le Prêtre sur un ton fort et offensif, pointant sa dague en direction du visiteur inconnu.
« Calmes-toi, mon ami! Ici même se réalise ta prophétie. Ne le vois-tu pas ou vois-tu simplement ce qui a été écrit il y a des éons. Sois ici, témoin de l’instant présent, comme le guépard à l’affût de sa proie. » Dit la femme féline.
« Oui, je suis votre présent, mais j’ai besoin de consulter votre propre cadeau, ma sauvage et vénérée prophétesse. » Cailla ajoute-t-il en ignorant la dague pointée à sa poitrine.
Avec grâce et lenteur, la Reine se dépose sur le dossier du trône de bois et lève sa main gauche pour tempérer les ardeurs du prêtre. Elle ouvre ses lèvres sensuelles :
« Donc, mon chère Cailla, cherches-tu une direction pour sécuriser tes pas sur ton chemin? »
Cailla acquiesce respectueusement tandis qu’il répond au geste invitant de la prophétesse de se diriger derrière les rideaux accrochés à l’arrière de son trône. Un doux grognement provenant d’un recoin ombré du siège royal signale la présence féline de l’animal familier de la Reine, qui se confond bien avec l’aura sauvage et gracieuse de sa maîtresse. Les mouvements fluides du guépard coulent en harmonie avec la prestance majestueuse de la mystérieuse voyante.
Le passage est plutôt étroit et la lumière de quelques lanternes scintillantes enjolive la peau dorée de la Reine perçue parfois à travers la cape majestueuse et les vêtements exotiques dansant dans des teintes vertes sylvestres et ambrées. Différents courants d’air apportent des arômes épicés accompagnés par la fluidité sonore de quelques rythmes lointains de tambours, laissant deviner le réseau souterrain complexe de tunnels, de caves, de voûtes et passages du domaine de la Reine des Guépards. Tandis que Cailla suit la dame mystique, il ne peut s’empêcher de laisser couler son regard le long des courbes féminines avec un aperçu de désire. Il ne voit pas le visage de la belle s’épanouir d’irrésistible passion. Elle voit bien ce qui se trame dans son propre futur. Les prophéties se dévoilent par bien des signes, comme son Grand Prêtre le disait et elle en accepte toutes les conséquences.
Elle s’arrête et tourne la tête vers le mur de pierre. Sa main effleure quelques symboles gravés et aussitôt le charme illusoire se rompt  et la réalité révèle une ouverture d’où soufflent de doux courants d’air tournoyant leurs effluves odorants et caressants. Avec grâce, lenteur et respect, Cailla répond au regard étincelant et tous les deux accueillent leurs destinés qui fusionnent dans ce présent d’unicité.
                                                 ***
Pendant ce temps, deux amis au pelage dense sont au beau milieu d’un étrange site. Sept pierres levées encerclent les deux géants. Trempés de sueur, leurs yeux brillent d’admiration à la vue de ces pierres ciselées de mystérieux signes et symboles quasi enfouis sous la végétation qui étend ses racines et tiges tout le long de la surface des pierres. Un des Yétis hoche la tête, aspergeant une bruine de sueur dans l’air tiède et dit d’un souffle :
« Avant qu'il disparaisse, il a dit quoi déjà, Cailla? »
Pas de réponse de son compagnon, certes, excepté un mince soupir qui se faufile entre des dents serrées. Les deux géants s’échangent des regards un peu perplexes. Chacun d’eux sait très bien ce à quoi leur minuscule ami faisait allusion avant de prendre un raccourci à travers le Royaume de l’Éther. La voix de Cailla résonne de nouveau à leur esprit bien qu'ils ne quittent pas des yeux les pierres levées : « SOYEZ VIGILANTS ET MARCHEZ D’UN BON PAS, MÊME SI VOUS VOUS CROYEZ PERDUS. MARCHEZ SIMPLEMENT OÙ VOS PAS VOUS GUIDENT. LES SEPT CHANTERONT LEURS SECRETS AU MOMENT OPPORTUN. »
Résolus, loin de leurs confortables sommets venteux et  couverts d’une neige pure et rafraîchissante, une curiosité les anime. Poussés par une force renouvelée, ils courent d’une pierre à l’autre, reconnaissant les signes… les mêmes lignes, courbes et points gravés dans leurs lointaines montagnes. Ils se souviennent du message commun inscrit dans le centre, dans le cœur, dans le quartz clair et glacé de leur terre natale. Le moral des deux gardiens est élevé par une grande joie et un sens profond redonné à leur vie. Créant un lien secret et silencieux, leur conscience s’éveille en unicité avec leur minuscule compagnon de vie, Cailla, le Voyageur de Conscience. En un triangle parfait, tous les trois rayonnent ici et maintenant dans une seule réalité.  Le temps est témoin de ce qui se crée maintenant. Ici, l’espace et le temps changent, renouvelés par ce lien entre trois cœurs et âmes.
-Ici, au centre de la jungle, se trouvent Cailla et la Voyante, la Reine des Guépards.
-Ici, au centre d’une terre oubliée, se trouvent deux hommes des neiges, gardiens du pays des neiges éternelles, poussés à l’extrême limite de leur endurance, dans une région éloignée, bravant une étrange réalité qui déstabilise leur routine confortable.
-Ici, une concoction de réalités amène toutes destinées à se fondre ensemble dans un cheminement jalonné d’éveil.
-Ici, c’est l’expérience extrême de l’être et de l’âme libérés des chaînes de ces quatre corps accomplissant une mission de vie dans un jeu intemporel de vies après vies.
-Ici se tiennent quatre destins donnant naissance à toutes les essences de la vie respirant les quatre vents du nord, sud, est et ouest.
ÉPILOGUE
Toutes ces mémoires s’enracinant dans le cœur de la jungle sont encore toute présentes dans l’esprit des hommes des neiges. Ils sont de retour dans leur pays venteux et froid mais avec une conscience accrue. Maintenant ils ressentent tout près la présence de leur minuscule ami Cailla. Un lien s’est fortifié entre eux. Tous les trois se sont donc réunis sur la toile du destin dévoilée par leur Reine Clairvoyante.
Cailla est de retour sur le sentier menant à la Forêt Sacrée des Ifs. Il ne marchera plus seul désormais. Ses compagnons Yéti et la féline Reine des Guépards marchent auprès de lui, malgré la distance, l’empreinte du temps et leurs différences raciales.
La Reine des Guépard contemple le soleil se levant au dessus des brumes de la jungle. Son regard danse le long des silhouettes rocheuses qui couronnent sa vallée verdoyante. Un éclat de lumière scintille sur une larme qui glisse doucement sur sa joue et une poussée de joie prend son envol, frôlant sa colonne vertébrale de bas en haut, comme un serpent ailé libéré de sa solitude. Jamais plus se sentira-t-elle seule. Dorénavant, un nouvel état d’esprit s’enracine dans son cœur. Elle sait très bien que sa destinée la guide vers de nouveaux horizons. Sa jungle natale ne sera bientôt plus la même pour elle. Elle sait que l’amour vient de naître, tel un œuf qui éclôt dans le nid douillet de son âme… La semence de Cailla peut trouver son chemin maintenant, puisque la femme qu'elle est accueille sa destinée.

Fin de la Chronique VII des Filles des Pléiades.

Renatus, votre chroniqueur.

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