D’un beau bleu argent, le sol et les arbustes sont
teintés par la lumière lunaire dansant entre le feuillage des chênes
centenaires. Quelques lucioles étiolent leur lumière, dessinant des courbes et
figures. Un silence féerique plane dans la nuit, une autre nuit calme et sans
fracas. C’est le tableau dépeint de la Roche-aux-fées, portail du monde
féerique, symbole monumental des premiers âges, témoin de l’éternité se
déroulant en ces mondes du multivers.
Sur le gravier du sentier encerclant la
Roche-aux-fées, quelques insectes-pixis jouent de leur musique envoûtante qui
donne à cette nuit un accent magique, poétique et pastorale.
Soudain le sol accouche d’une paire d’ailes
démoniaques, griffues et sombres comme le charbon. Puis une petite tête à la
chevelure et peau noir surgit. Des yeux minuscules, vigilants et féeriques
scrutent les alentours. Plus d’insecte, plus de pixi, tous éclipsés par
l’apparition parée de noir fumée, peau d’ébène sur torse nu d’une beauté qui
contraste à la monstruosité qui s’élève des profondeurs de Gaïa : Une
Arachne.
La créature aux ailes déployées arrête son ascension
et s’immobilise telle une gargouille de pierre. Est-elle en quête d’une victime
à vampiriser de son âme, ou est-elle plutôt la proie à l’écoute du prédateur
embusqué?
Les bras s’élèvent avec la grâce et la beauté
rappelant celles d’une fée :
Douce
nuit aux lumières de lucioles, soit rassurée car tes deux enfants sont de
retour.
Et d’une pensée, elle ajoute :
Cher
ami, tout est bien sous la lune d’argent, mais montres toi vigilant car je sens
sa présence.
L’extrusion dévoile l’Arachne juchée sur une tête
elfique noire qui s’élève de l’intérieur du sol, en position de guet. L’œil de
l’elfe noir ne manque aucun détail; au pied de la Roche-aux-fées, des restes de
vêtements brûlés et des empreintes de deux pieds qui font face aux pierres
magiques.
Ainsi,
pense Yuna vers Ditratos, le sort de protection lancé sur la
Roche-aux-fées (voir Chronique du Miroir V) a été efficace. Arachnéida a
goutté au feu féerique.
Bien, pense Ditratos, c’est dire qu’elle ne sait rien de notre transfiguration.
Soudain, le lien télépathique se coupe, en un
éclair.
L’Arachne s’envole rapidement d’un puissant coup
d’ailes sombres. Ditratos fait un saut de côté, propulsé par une grâce féline.
Un cratère d’antimatière s’ouvre sous l’endroit où il se tenait. C’est un
sortilège puissant et mortel mais Yuna ne laisse pas un instant comme çà sans
réagir. La fée plonge de l’autre côté des pierres levées. Un grincement suivi
d’un gémissement étouffé se fondent dans un silence inquiétant. Ditratos saute
directement les nombreuses coudées qui le séparent du sommet de la
Roche-aux-fées, dans un seul élan, prêt à jeter un sort sur la Veuve Noire.
Cette dernière est couchée par terre, retenue de mille bras végétaux qui la
clouent sur le tapis d’herbes sauvages,
avec des vêtements à moitié brûlés dénudant son corps de déesse noir.
Yuna est sans geste. Ses deux pattes-avant
retiennent la gorge d’une reine déchue. Ditratos se redresse et annule son sort.
Il est juché sur la Roche-aux-fées, profilé dans le clair de lune ronde et
argenté. Une pensée surgit dans sa tête :
Tu
ne peux retenir celle qui ne meure pas!
Des images mentales viennent s’ajouter à cette
pensée télépathique d’Arachnéida. Des souvenirs de ces guerrières Haute Elfes
assassinées par Arachnéida, des éons passés… et un regard de détermination
efface ces douloureuses mémoires.
D’un seul saut gigantesque, le rôdeur-mage s’élance
avec précision et atterrit avec souplesse, encadrant le corps d’Arachnéida,
debout au dessus d’elle, les pieds de chaque côté de ses hanches. Il se penche
et touche du bout de l’index le visage de poupée de sa douce qui tient toujours
fermement la gorge d’Arachnéida. Ditratos pense alors :
Ne
te perd pas dans une lutte inutile, Yuna. La leçon est comprise. L’éternité se
chargera du reste. Une blessure à son orgueil est bien plus efficace.
Yuna s’exécute sur le champ et laisse la marionnette
éternelle qui est toujours rivée par terre. De quelques coups d’ailes, Yuna se
pose sur l’épaule du sage rôdeur, se passant les mains dans son épaisse
chevelure noire d’Arachne. Elle regarde tour à tour Ditratos et Arachnéida et
prend conscience de cette dynamique; trois immortels qui ont été, sont et
seront toujours à la croisée de destins qu’ils choisissent selon l’ouverture de
leurs propre cœurs. Le rôdeur se penche alors au dessus du corps immobilisé
d’Arachnéida et la regarde droit dans le noir de ses yeux d’elfe noir :
Tu
m’as presque volé la lumière-fée de mon cœur. Veux-tu à ce point toutes les
âmes vaillantes du multivers? Yuna et moi serons encore là à t’attendre. Une
fois de plus, nos chemins se croiseront. D’ici là, ton cœur supplantera tes
démons intérieurs.
Le disque lunaire et son halo d’argent sont cachés
partiellement par une silhouette d’elfe noir se redressant dans la nuit. Sur
son épaule, l’Arachne n’est que physique mais l’esprit qui l’habite est belle
et bien l’essence féerique de Yuna. Elle vibre de nouveau dépouillée des fibres
de l’Arachne. Les deux compagnons laissent Arachnéida clouée à Gaïa. Ditratos
marche avec détermination, sans se retourner, vers la Roche-aux-fées. Dans une
dernière foulée, l’intrusion s’opère.
La Roche-aux-fées détient quelques instants l’elfe
noir et l’Arachne. Puis de l’autre côté de la pierre magique ressurgissent deux
nouvelles retrouvailles : le Mage Blanc Ditratos et la fée rebelle Yuna
aux ailes d’arc-en-ciel. Le bras du mage se lève, le fameux Miroir apparaît et les
deux amis disparaissent de l’autre côté du miroir qui à son tour s’estompe de
ce monde.
Les herbes sont bercées par une brise de changement.
Des racines lâchent prise et se rétractent dans le sol. Une main noire et
tremblante se dépose sur une poitrine qui ondule au gré d’une respiration
agitée. Le cou gracieux regagne sa dignité. Le regard brille d’une nouvelle
lumière. L’âme d’une elfe noire se teinte d’une curieuse soif à la vie où une
régénération circule à nouveau mais un espace lumineux s’est installé dans
l’être entier d’Arachnéida, apportant de nouveaux desseins… totalement imprévus
mais aussi très réconfortants, chaleureux et ressourçants.
La pleine lune se zèbre des branches d’un chêne. Son
disque lumineux inonde l’horizon d’une lumière bleutée. Profilée devant cette
lune étrangère, une silhouette se dresse, voilée de vêtements en lambeaux. Une
mince ligne d’argent en découpe le contour gracieux d’une elfe.
Le long de son dos, de ses fesses ainsi que
l’arrière de ses jambes sont parcourus d’un frisson doux et rassurant. Jamais
une telle sensation était montée jusqu’à son cœur. Mais du coin de l’œil une
ondulation se fait sentir et la brise nocturne vient caresser ce nouvel
appendice corporel : Des ailes aux plumes d’argent se déploient dans l’air
et forment un grand cœur dans le vide au dessus de sa tête.
Dans un élan de pure nouveauté, les ailes argentées
se déploient dans l’air, s’abaissent avec puissance et soulèvent tout naturellement la créature à la peau
d’ébène, cette elfe noire en quête de découvertes, en quête d’une nouvelle vie
à apprivoiser, en quête d’une nouvelle identité à explorer qui s’envole au
dessus de la Roche-aux-fées.
Cette nuit, un nouvel être sillonne la voûte
céleste, dessiné de lumière lunaire, rappelant le passage d’un ange.
FIN
