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mercredi 28 novembre 2012

Chronique du Miroir XIV




D’un beau bleu argent, le sol et les arbustes sont teintés par la lumière lunaire dansant entre le feuillage des chênes centenaires. Quelques lucioles étiolent leur lumière, dessinant des courbes et figures. Un silence féerique plane dans la nuit, une autre nuit calme et sans fracas. C’est le tableau dépeint de la Roche-aux-fées, portail du monde féerique, symbole monumental des premiers âges, témoin de l’éternité se déroulant en ces mondes du multivers.
Sur le gravier du sentier encerclant la Roche-aux-fées, quelques insectes-pixis jouent de leur musique envoûtante qui donne à cette nuit un accent magique, poétique et pastorale.
Soudain le sol accouche d’une paire d’ailes démoniaques, griffues et sombres comme le charbon. Puis une petite tête à la chevelure et peau noir surgit. Des yeux minuscules, vigilants et féeriques scrutent les alentours. Plus d’insecte, plus de pixi, tous éclipsés par l’apparition parée de noir fumée, peau d’ébène sur torse nu d’une beauté qui contraste à la monstruosité qui s’élève des profondeurs de Gaïa : Une Arachne.
La créature aux ailes déployées arrête son ascension et s’immobilise telle une gargouille de pierre. Est-elle en quête d’une victime à vampiriser de son âme, ou est-elle plutôt la proie à l’écoute du prédateur embusqué?
Les bras s’élèvent avec la grâce et la beauté rappelant celles d’une fée :
Douce nuit aux lumières de lucioles, soit rassurée car tes deux enfants sont de retour.
Et d’une pensée, elle ajoute :
Cher ami, tout est bien sous la lune d’argent, mais montres toi vigilant car je sens sa présence.
L’extrusion dévoile l’Arachne juchée sur une tête elfique noire qui s’élève de l’intérieur du sol, en position de guet. L’œil de l’elfe noir ne manque aucun détail; au pied de la Roche-aux-fées, des restes de vêtements brûlés et des empreintes de deux pieds qui font face aux pierres magiques.
Ainsi, pense Yuna vers Ditratos, le sort de protection lancé sur la Roche-aux-fées (voir Chronique du Miroir V) a été efficace. Arachnéida a goutté au feu féerique.
Bien, pense Ditratos, c’est dire qu’elle ne sait rien de notre transfiguration.
Soudain, le lien télépathique se coupe, en un éclair.
L’Arachne s’envole rapidement d’un puissant coup d’ailes sombres. Ditratos fait un saut de côté, propulsé par une grâce féline. Un cratère d’antimatière s’ouvre sous l’endroit où il se tenait. C’est un sortilège puissant et mortel mais Yuna ne laisse pas un instant comme çà sans réagir. La fée plonge de l’autre côté des pierres levées. Un grincement suivi d’un gémissement étouffé se fondent dans un silence inquiétant. Ditratos saute directement les nombreuses coudées qui le séparent du sommet de la Roche-aux-fées, dans un seul élan, prêt à jeter un sort sur la Veuve Noire. Cette dernière est couchée par terre, retenue de mille bras végétaux qui la clouent  sur le tapis d’herbes sauvages, avec des vêtements à moitié brûlés dénudant son corps de déesse noir.

Yuna est sans geste. Ses deux pattes-avant retiennent la gorge d’une reine déchue. Ditratos se redresse et annule son sort. Il est juché sur la Roche-aux-fées, profilé dans le clair de lune ronde et argenté. Une pensée surgit dans sa tête :
Tu ne peux retenir celle qui ne meure pas!
Des images mentales viennent s’ajouter à cette pensée télépathique d’Arachnéida. Des souvenirs de ces guerrières Haute Elfes assassinées par Arachnéida, des éons passés… et un regard de détermination efface ces douloureuses mémoires.
D’un seul saut gigantesque, le rôdeur-mage s’élance avec précision et atterrit avec souplesse, encadrant le corps d’Arachnéida, debout au dessus d’elle, les pieds de chaque côté de ses hanches. Il se penche et touche du bout de l’index le visage de poupée de sa douce qui tient toujours fermement la gorge d’Arachnéida. Ditratos pense alors :
Ne te perd pas dans une lutte inutile, Yuna. La leçon est comprise. L’éternité se chargera du reste. Une blessure à son orgueil est bien plus efficace.
Yuna s’exécute sur le champ et laisse la marionnette éternelle qui est toujours rivée par terre. De quelques coups d’ailes, Yuna se pose sur l’épaule du sage rôdeur, se passant les mains dans son épaisse chevelure noire d’Arachne. Elle regarde tour à tour Ditratos et Arachnéida et prend conscience de cette dynamique; trois immortels qui ont été, sont et seront toujours à la croisée de destins qu’ils choisissent selon l’ouverture de leurs propre cœurs. Le rôdeur se penche alors au dessus du corps immobilisé d’Arachnéida et la regarde droit dans le noir de ses yeux d’elfe noir :
Tu m’as presque volé la lumière-fée de mon cœur. Veux-tu à ce point toutes les âmes vaillantes du multivers? Yuna et moi serons encore là à t’attendre. Une fois de plus, nos chemins se croiseront. D’ici là, ton cœur supplantera tes démons intérieurs.
Le disque lunaire et son halo d’argent sont cachés partiellement par une silhouette d’elfe noir se redressant dans la nuit. Sur son épaule, l’Arachne n’est que physique mais l’esprit qui l’habite est belle et bien l’essence féerique de Yuna. Elle vibre de nouveau dépouillée des fibres de l’Arachne. Les deux compagnons laissent Arachnéida clouée à Gaïa. Ditratos marche avec détermination, sans se retourner, vers la Roche-aux-fées. Dans une dernière foulée, l’intrusion s’opère.
La Roche-aux-fées détient quelques instants l’elfe noir et l’Arachne. Puis de l’autre côté de la pierre magique ressurgissent deux nouvelles retrouvailles : le Mage Blanc Ditratos et la fée rebelle Yuna aux ailes d’arc-en-ciel. Le bras du mage se lève, le fameux Miroir apparaît et les deux amis disparaissent de l’autre côté du miroir qui à son tour s’estompe de ce monde.
Les herbes sont bercées par une brise de changement. Des racines lâchent prise et se rétractent dans le sol. Une main noire et tremblante se dépose sur une poitrine qui ondule au gré d’une respiration agitée. Le cou gracieux regagne sa dignité. Le regard brille d’une nouvelle lumière. L’âme d’une elfe noire se teinte d’une curieuse soif à la vie où une régénération circule à nouveau mais un espace lumineux s’est installé dans l’être entier d’Arachnéida, apportant de nouveaux desseins… totalement imprévus mais aussi très réconfortants, chaleureux et ressourçants.

                                     *Épilogue* 

La pleine lune se zèbre des branches d’un chêne. Son disque lumineux inonde l’horizon d’une lumière bleutée. Profilée devant cette lune étrangère, une silhouette se dresse, voilée de vêtements en lambeaux. Une mince ligne d’argent en découpe le contour gracieux d’une elfe.
Le long de son dos, de ses fesses ainsi que l’arrière de ses jambes sont parcourus d’un frisson doux et rassurant. Jamais une telle sensation était montée jusqu’à son cœur. Mais du coin de l’œil une ondulation se fait sentir et la brise nocturne vient caresser ce nouvel appendice corporel : Des ailes aux plumes d’argent se déploient dans l’air et forment un grand cœur dans le vide au dessus de sa tête.
Dans un élan de pure nouveauté, les ailes argentées se déploient dans l’air, s’abaissent avec puissance et soulèvent  tout naturellement la créature à la peau d’ébène, cette elfe noire en quête de découvertes, en quête d’une nouvelle vie à apprivoiser, en quête d’une nouvelle identité à explorer qui s’envole au dessus de la Roche-aux-fées.
Cette nuit, un nouvel être sillonne la voûte céleste, dessiné de lumière lunaire, rappelant le passage d’un ange.

FIN

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