La Roche-aux-fées et sa nuit lunaire sont loin derrière, tout en
haut, là où des civilisations insouciantes risquent une invasion des
elfes noirs. Les pensées télépathiques courent à travers le roc
massif et dense. La descente est constante. Les corps sans
dimension traversent la croûte tellurique qui sépare deux mondes;
celui de Lumière et l’autre de Ténèbres.
Ditratos et Yuna profitent de la magie des elfes noirs. Leurs corps
physiques éthérés transpercent le voile des trois dimensions. Les
couches des différentes strates de pierre passent de part en part
l’essence vitale des deux aventuriers. Ils expérimentent
l’impossible. Ils sont en fusion avec l’infiniment petit. La
quintessence de chacun s’intercale à celle de Gaïa et le voyage en
son centre s’insinue dans l’entre-matière.
La magie du guetteur du multivers guide aussi leur progression
dans les entrailles de Gaïa vers leur ennemie, Arachnéida.
Quelques fois ils traversent des zones, des ouvertures sans roc. Ces
régions sont habitées, parfois, par des races jadis inconnues de nos
deux explorateurs. Mais la Transfiguration des Arachnes porte
fruit. La connaissance et la magie intrinsèque des elfes noirs
circulent maintenant dans chaque micro-molécule de leur être. Ce
périple dans la matière de Gaïa en est la preuve.
Une autre antichambre se présente au passage des deux voyageurs.
Du plafond criblé de cristaux ambrés, leurs corps fantomatiques
émergent de la masse rocheuse et glissent dans le vide en lévitant
vers le bas. Ils reconnaissent une race qui n’a jamais foulé le sol de
Gaïa : les duergars. La taille de ces créatures n’atteint pas la
hauteur des genoux humains. Petits, mais presque aussi puissants
que leurs cousins elfes noirs, la loyauté, l’honneur et l’intégrité des
duergars ne les sauvent pas de l’esclavage. Ici, ils extraient ces
cristaux pour leurs maîtres et rêvent de liberté. Ditratos projette
alors un lien télépathique à Yuna : « Ces duergars tourneront
bientôt une page de leur histoire. Notre plan les y aidera. Mais il
est beaucoup plus sage pour nous d’agir dans l’invisible, merci,
Yuna. Par notre humble geste, occulté par ta magie féerique,
l’honneur d’une race est sauvée. Gente Dame Fée, votre voile
d’invisibilité nous en assure le succès. »
« Oh! Pense-t-elle. J’aime bien sauvegarder ma vie privée. C’est
une affaire de fée qui sommeille dans mon corps d’Arachne…
Attention, Ditratos, je sens la présence de quelques Arachnes pas
très loin, sûrement dans une cave voisine. Protège bien tes liens
télépathiques, cher ami. Ici, la discrétion est cruciale. »
Ensemble, la descente invisible continue au milieu de cette prison
naturelle de cristaux. De nouveau, les guetteurs s’intrusent dans la
masse souterraine qui les entoure. « Ça y est, pense Yuna, dans
quelques coudées, je testerai mon charisme sur mes congénères.
Ici, je cesse l’invisibilité pour ne pas insulter ces Arachnes.
L’extrusion s’effectue de nouveau, mais cette fois-ci dans la totale
visibilité. Les corps des deux compagnons se matérialisent dans
l’air ambiant, s’extirpant sans douleur de la masse tellurique.
Comme deux corps émergeant de l’eau, le couple d’amis vivent
l’extrusion avec nonchalance comme de véritables habitants des Méandres Intérieurs. le spectacle qui s'offre à leurs yeux est à couper le souffle.
Yuna et Ditratos sont en lévitation dans la pointe supérieure d'une faille qui s'élargie des deux côtés. Ici, c'est un aura de puissance et d’autorité qui frappe le corps éthérique de Ditratos de plein fouet.
Il sait que le succès de leur mission repose maintenant sur le
charisme de Yuna. Suspendu en lévitation au dessus d’un vide sans
fond, il sait que c’est ici que se joue le destin des civilisations de
Gaïa. Le magicien voit d’autres elfes noirs mâles en suspension ici
et là. Ce sont d’autres serviteurs en attente des besoins de leur
Arachne.
La brave Yuna cesse sa lévitation et déploie ses ailes de démon.
Un dernier clin d’oeil à son ami et la voilà partie, planant vers les
ténèbres qui l’accueillent à des milliers de coudées plus bas. Son
amie disparaît, engloutie de néant… Il lève les yeux lentement vers
ces pantins accrochés dans le vide, comme lui-même, ils attendent,
simplement… pendant que son estomac se noue… simplement… à
la merci d’un plan fragile et téméraire; prendre à revers la reine des
elfes noirs sur son propre terrain. Si l’opération des deux amis
réussit, Arachnéida devra abandonner son plan d’invasion du
multivers. Mais ici, suspendu dans l’inaction, il espère des
nouvelles de sa petite compagne. « Par tous les arcanes, je me sens
tellement seul, ici, sans ma bien-aimée. »
Cette pensée, c’est du coeur qu’elle s’échappe! Ditratos est pris par
surprise… Son coeur bascule, suspendu dans l’inconnu. Un sourire
plein d’assurance efface l’anxiété de son visage d’ébène car une
force l’habite, maintenant. Ditratos tombe pour une fée, suspendu
dans l’inconnu, mais pas comme un pantin. Il regarde les autres
silhouettes immobiles au dessus du vide, le sourire toujours aux
lèvres : « Tomber en amour, cette idée me sourit… suspendue à
mon coeur. »
À cette pensée, Ditratos se rappelle des consignes de la fée :
« Protège tes beaux yeux d’elfe avec ma pommade-maison. Crois
moi, mon cher, je réserve une surprise brillante à nos hôtes. »
À suivre dans la chronique du Miroir XI.
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