Prologue
Une fille pose ses bras à la fenêtre. Elle regarde
la lune. Aussi, de sa chambre, la vision du port la fait voyager à travers le monde et elle réfléchit.
La lune réfléchit, se dit-elle. Elle réfléchit la lumière du soleil.
Une petite luciole s’approche de la fenêtre, à
l’extérieur. La jeune enfant fixe son regard sur cette lumière d’arc-en-ciel et
tout chavire… L’enfant sombre dans la lumière comme dans un rêve.
***
Ditratos, le mage blanc, entouré par des piles de
livres de différents formats, est subjugué par sa lecture. Totalement absorbé
par ces sujets mystérieux, il oublie que sa compagne l’a quitté depuis un
moment mais la voilà réapparue, laissant tomber quelques pincées d’étincelles
féeriques sur le manuscrit ouvert devant lui.
Ha!
Tu es là, ma p’tite fée préférée?
Yuna, en suspension devant les yeux de son ami
immortel, dans son aura d’arc-en-ciel créée par le battement de ses ailes,
appuie ses poings fermés sur ses hanches et répond:
Je
m’ennuyais un peu, alors j’ai invité une amie.
WOOOOW!
(Avec
écho)
Une petite voix féminine pleine d’émerveillement est
entendue, en provenance de l’autre côté des pilles de bouquins. D’un regard
perplexe et les sourcils de travers, Ditratos est confus et surpris à la fois.
Il faut dire que Yuna apporte souvent un facteur de surprise à sa routine de
tous les jours. Mais là, une inconnue, non invitée, dans sa forteresse de
connaissances secrètes, c’est beaucoup à accepter d’une spontanéité de fée.
Bon,
quelle surprise m’as-tu préparé cette fois-ci?
Dans un même élan, le mage se lève doucement debout,
regardant vers le centre de la salle, le cou étiré, tout prudent.
Une
enfant?
Immobile et la tête levée vers la sphère de lumière
éternelle, cette dernière est sa seule réalité pour l’instant. La jeune fille
se frotte le revers de ses poings sur les yeux puis remarque la salle
fantastique entourée de livres, les yeux ébahis, la bouche entre-ouverte. Elle
se tourne lentement, piétinant en rond, contemplant ces murs cachant tant de
mystères. Sa tenue vestimentaire détonne dans ce décor gothique. Son costume de
jeune matelot, aux pantalons courts au dessus des genoux, des bottines usées
par les marches dans la nature, au beau milieu du Temple de Merveilles, c’est
ainsi qu’elle s’émerveille.
Sa vision est envoûtée par tous ces livres et
parchemins, tout autour d’elle et même plus haut encore, au-delà des ténèbres
loin au dessus de ce lustre spécial. Soudain, elle arrête de tourner, les yeux
fixés sur un grand mage vêtu d’une grande robe blanche qui la regarde comme un
animal rare, l’index posé à son menton. Sur son épaule, brille une luciole…
Hé!
C’est une fée, là!
L’enfant pointe du doigt l’épaule du mage. Ce
dernier regarde Yuna et soupire. Désarmé devant la volonté d’une fée rebelle,
il se penche à la hauteur des yeux de la jeune visiteuse.
C’est
Yuna, tu as vu juste. C’est en effet une petite fée qui apporte des tas de
surprises à ceux et celles qu’elle aime!
L’enfant lève les bras et s’adresse à ses nouveaux
amis.
Wow!
Cette fois mes rêveries m’ont transporté dans un univers inconnu. C’est chez
vous ici?
Hé
bien, oui, si tu veux, c’est chez moi, en effet. Hum! C’est notre Temple de
Merveilles. Viens t’asseoir, je vais t’expliquer.
Ditratos guide la jeune fille dans une zone couverte
d’un tapis aux motifs celtes, des fauteuils bruns sont disposés en cercle
autour d’une petite table couverte de plateaux de fruits exotiques, de quelques
coupes de cuivre et des carafes d’eau. La jeune invitée, en totale confiance,
pige une pomme, sur l’invitation gracieuse de Yuna survolant le festin.
Assise confortablement, la jeune fille lève la tête
vers la sphère lumineuse qui tient toute seule dans le vide.
C’est
magique!
Ditratos acquiesce avec modestie et la petite
ajoute :
C’est
drôle. Je regardais la lune de ma fenêtre… et ces hommes affairés sur les bateaux… et
une luciole est venue me rejoindre. Cela m’arrive souvent quand je réfléchis ainsi.
L’enfant croque dans sa pomme et regarde ses deux
hôtes.
Vous
allez m’ enseigner beaucoup de mystères, je crois, vous deux.
Yuna et Ditratos se regardent avec complicité. Ils reconnaissent
le symbole de la pomme, fruit de la connaissance, croqué par la curiosité
onirique d’une enfant exceptionnelle. Le mage comprend le geste de Yuna. Une
jeune habitante de la Terre est sur le point d’écrire son futur. Mieux vaut lui
donner les bons outils.
Bon,
hé bien voilà jeune dame, je suis Ditratos le rôdeur. Je voyage à travers
plusieurs univers, comme toi, dans tes rêves. Mais ici, tu es dans les mondes
oniriques, les mondes rêvés par les dieux primordiaux.
Ah, ah! Je l’savais!
L’enfant coupe le mage de sa voix excitée.
Je
comprends maintenant. Nos rêves construisent notre futur. C’est sûr que les
dieux mythologiques nous ont construits!
Le mage immortel lève les sourcils, surpris d’une
réponse aussi illuminée. Il regarde Yuna assise sur une pêche, tenant un raisin
sur ses cuisses. Elle s’arrête dans son élan, la bouche à deux cheveux de son
fruit. Puis elle se souvient :
Ah oui, c’est vrai! Notre invitée est passée maître en rêves. Je l’ai souvent
croisé sur les Rives Oniriques. Je crois qu’elle est mûre pour être guidée un
peu.
Des…
Rives… Oniriques? Ajoute la petite.
Attends,
attends, ma jeune amie, nous allons y venir dans un instant.
Le mage blanc se sert une coupe d’eau fraîche.
Sauf
quelques visites par les aborigènes australiens, il est très rare d’être
témoins de visites oniriques volontaires des humains de la Terre.
L’Australie,
le continent qui est peuplé d’animaux bizarres?
Euh!
Oui, bon… Çà, c’est une autre histoire… Chez toi, sur Terre, le seul lien
accessible au multivers, c’est…
Le
multivers?
BON!
Ditratos prend une bonne inspiration, s’adosse à son
fauteuil pour calmer son impatience. Il s’adresse rarement à la curiosité d’une
enfant. Çà lui cause des maux de tête.
Çà
va, çà va! Je comprends! Multi-uni-vers, plusieurs univers connus sont appelés
le multivers.
Levant ses doigts qui massaient son front, une
étincelle de joie scintille dans les yeux du mage.
Voilà,
excellent, jeune dame, continuons donc!... Chez toi, le monde onirique est le
lien accessible au multivers. Le monde onirique est le lieu de manifestation
des rêves divins, créateurs d’univers et des porteurs de rêves comme nous tous.
Ce monde onirique est donc visité par des entités du multivers, soit par le
sommeil ou par inspirations instantanées. Plusieurs visions sont réellement
expérimentées et traduites par des œuvres d’art ou des idées innovatrices
apportant une lumière è la conscience collective. Lors des derniers voyages
oniriques de Yuna, par sa simple capacité d’interpréter cette forêt immense de
symboles qui prend racine dans l’océan onirique, elle ressent les voyageurs ou
visiteurs venant de la Terre.
La
petite luciole que je vois dans mes rêves, c’est toi, Yuna?
Yuna déguste son raisin mais, d’un signe positif de
la tête, elle retrouve ses mots :
Parfois,
l’anonymat d’un insecte est préférable. Mais maintenant, tu es prête à franchir
une autre étape dans tes rêves. Continuez, cher maître des arcanes.
Hum!...Yuna,
dû à ses talents de fée, peut demeurer imperméable à ces présences qui ont
passé et modelé les paysages ainsi créés. Ces mini univers sont l’œuvre d’êtres
suprêmes ou même divins. Aussi, certains maîtres des arcanes ont réussi à créer
des micro-univers en constante évolution. Il est facile de perdre la raison
dans cette multitude de réalités créées par des entités très différentes une de
l’autre.
Du coin de l’œil, le mage blanc regarde sa jeune
invitée. Elle semble un peu confuse avec ces nouvelles informations. De sa
main, le magicien dessine des signes dans le vide et aussitôt, au dessus de la
table, apparaît une vision toute réelle mesurant au moins trois coudées de
profondeur.
La
façon la plus simple de se représenter le monde onirique, c’est cette sphère
faite de branches entrelacées et qui continuent à croître et se ramifier dans
toutes les directions. Ainsi, chaque micro-univers devient bourgeon, chaque
univers devient branche avec de nouvelles pousses. Chaque pulsion créatrice
d’univers en croissance est nourrie par des porteurs de rêves comme nous.
Yuna s’envole rapidement dans le centre de la
sphère. Une bulle grandit entre ses mains. Puis elle ouvre les bras à
l’expansion de sa création onirique. On y voit des anges volant à travers des
cités suspendues dans les nuages. La bulle quitte les bras de la fée pour
s’accrocher à une des branches de la grande sphère végétale. Puis une autre
bulle contenant des figures diaboliques va se nicher sur un autre
embranchement. D’autres boules à images sont ainsi créées et se logent ici et
là dans la sphère-multivers en croissance.
Merci,
Yuna, c’est là une excellente démonstration. Par un grand nombre de ces
porteurs de rêves, chaque création prend forme et alimente le multivers d’une
autre réalité. La croissance de cette dynamique est infinie.
Le mage conteur tend les mains vers Yuna et la jeune
élève et invite cette dernière à venir s’asseoir sur ses genoux. La jeune
étrangère n’hésite pas un instant et l’émerveillement se lit dans ses yeux
brillants. Yuna s’installe dans le creux des mains de sa jeune amie maintenant
blottie contre la poitrine du maître. Une bulle translucide se devine autour
d’eux.
Bon,
maintenant nous sommes tous les trois voyageurs du multivers… C’est parti!
Les mains de Ditratos s’appuient sur la surface
transparente et tous les trois sont transportés dans ces ramifications de la
sphère végétale. Des univers fantastiques défilent alternativement pendant que
le guide continue de sa voix grave :
Les
pensées et les rêves de la collectivité utilisent les symboles pour véhiculer
leurs messages. Ces symboles s’entremêlent en formes-pensées et des égrégores
sont créés. Ainsi des dieux naissent, rêvent et meurent dans un océan de
possibilités. Aussi, de ces îlots de pensées divines, naît la matière,
charpente d’un nouvel univers. Il en va ainsi pour le multivers entier qui
devient le rêve divin, créé par les dieux primordiaux.
Parfois, devant un environnement étrange peuplé de
créatures agressantes, la jeune fille s’enfonce dans les replis de la grande
robe du mage. Mais Yuna veille à flatter le bout des doigts tremblants de sa
jeune protégée. Ainsi déferlent autour d’eux les paradis, les enfers, les
mondes préhistoriques, l’univers de Gaïa, des mondes aux technologies avancées,
des espaces intersidéraux sillonnées de vaisseaux volants, les peuples
subaquatiques, des géants Fomores, des dieux…
Une
fée comme Yuna est passée maître à voyager dans tout ce cirque. Elle sait tenir
la barre et atteindre les Rives Oniriques d’un individu donné. Ce monde
onirique est allégoriquement un océan dans lequel chaque porteur de rêve que
nous sommes y baigne de ses propres rives oniriques. Ces plages sont les lieux
de contact du conscient et du subconscient, de la raison et du rêve, de la
réalité et de l’imaginaire.
La bulle atterrit finalement sur une plage de sable
et de massifs rocheux supportant une forêt dense de conifères. Quelques arbres
laissent voir des formations rocheuses montées comme des dolmens et une odeur
de cèdre brûlé ainsi que le son de quelques tambours annonce la proximité
d’un feu sacré masqué derrière le mur sylvestre. De l’autre côté, l’air salin
de l’océan apporte avec lui une brume d’où se devine des visions des grands
esprits de la nature accompagnés d’une présence féminine aux attributs
terrestre et divins à la fois.
![]() |
| Illustration: Susan Seddon Boulet |
Ce
sont mes visions!
L’enfant fasciné montre du doigt et le mage lui tape
sur l’épaule avec fierté.
Nous
sommes sur tes Rives Oniriques et à ce que je vois, des aventures fantastiques
t’attendent dans le futur.
J’ai
tellement de choses qui m’appellent en ce moment!
Oui,
ma chère amie, une grande mission se dessine devant toi… hum… et devant nous!
Ditratos et Yuna s’échangent un rapide coup d’œil
complice et la petite fée pose la main sur le pouce de son invitée :
Demain,
si tu veux, je te guiderai à mon tour sur tes Rives Oniriques. C’est un savoir
de fée dont je te ferai cadeau, mais d’abord allons dormir un peu. Les voyages,
c’est épuisant!
D’un seul bond, la bulle s’élève au moment où un merveilleux
levé de soleil surgie de l’océan. Ditratos conclue que cet aperçu du multivers
profite aussi à lui-même. Dans son cœur d’immortel, une fenêtre vient de
s’ouvrir sur cette fille de la Terre. Yuna vient d’offrir un beau présent à son
ami mage aussi : Une expérience plus précieuse que toutes ces piles de
livres qui l’entouraient il y a quelques instants. Sur le chemin du retour, les
yeux du mage savourent Yuna et la jeune rêveuse se regardant l’un et l’autre.
Leurs têtes se penchent à gauche, à droite, imitant l’autre dans des sourires
taquins.
De retour au Temple de Merveilles, les trois amis
sont très à l’aise ensembles. Ils s’offrent d’abord un bon festin. Des rires et
des jeux sont aussi du menu. Du haut de la grande salle gothique ces rires se
font entendre en écho. Au moment où Yuna joue à des charades avec l’enfant de
la Terre, Ditratos lève des yeux mouillés le long de ces rangées de livres
mystérieux. Il sait qu’après leurs repos la jeune prodige sera la maîtresse. Il
ramène son attention à Yuna occupée à se divertir avec sa nouvelle amie. Elles
sont belles à voir.
Mais en toute honnêteté, Ditratos sait que Yuna et
lui-même viennent de s’ingérer dans la jeunesse d’un être humain. Il doit s’en
remettre à l’instinct de Yuna. La fée éternelle sait gérer ces incursions dans
la vie d’une humaine. Elle l’a déjà fait dans le passé, après tout!
Déjà, cette porteuse de rêve pousse sa sensibilité
vers l’infini. Sachant maintenant qu’une fée généreuse et un magicien paternel
et conteur sont témoins de ses visions, l’enfant saura survivre à l’adulte. Un
soupir de fierté gonfle la poitrine de Ditratos.
Dès que l’enfant s’endort, Yuna vient rejoindre son
ami immortel. Tous les deux se regardent tout en jetant un œil de temps en
temps sur leur protégée.
Je
te remercie, Yuna. Tu m’as offert un beau présent. Nous créons la différence
maintenant.
Je
n’avais pas de doute sur cette idée d’inviter cette jeune fille chez nous. Je
crois que demain sera pour nous tous une belle aventure.
À SUIVRE…
Renatus, votre chroniqueur.

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