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vendredi 1 février 2013

Chronique du Miroir XVI



Prologue
Une fille pose ses bras à la fenêtre. Elle regarde la lune. Aussi, de sa chambre, la vision du port la fait  voyager à travers le monde et elle réfléchit. La lune réfléchit, se dit-elle. Elle réfléchit la lumière du soleil.
Une petite luciole s’approche de la fenêtre, à l’extérieur. La jeune enfant fixe son regard sur cette lumière d’arc-en-ciel et tout chavire… L’enfant sombre dans la lumière comme dans un rêve.
                                                          ***
Ditratos, le mage blanc, entouré par des piles de livres de différents formats, est subjugué par sa lecture. Totalement absorbé par ces sujets mystérieux, il oublie que sa compagne l’a quitté depuis un moment mais la voilà réapparue, laissant tomber quelques pincées d’étincelles féeriques sur le manuscrit ouvert devant lui.

Ha! Tu es là, ma p’tite fée préférée?

Yuna, en suspension devant les yeux de son ami immortel, dans son aura d’arc-en-ciel créée par le battement de ses ailes, appuie ses poings fermés sur ses hanches et répond:

Je m’ennuyais un peu, alors j’ai invité une amie.

WOOOOW! (Avec écho)
Une petite voix féminine pleine d’émerveillement est entendue, en provenance de l’autre côté des pilles de bouquins. D’un regard perplexe et les sourcils de travers, Ditratos est confus et surpris à la fois. Il faut dire que Yuna apporte souvent un facteur de surprise à sa routine de tous les jours. Mais là, une inconnue, non invitée, dans sa forteresse de connaissances secrètes, c’est beaucoup à accepter d’une spontanéité de fée.

Bon, quelle surprise m’as-tu préparé cette fois-ci?

Dans un même élan, le mage se lève doucement debout, regardant vers le centre de la salle, le cou étiré, tout prudent.

Une enfant?

Immobile et la tête levée vers la sphère de lumière éternelle, cette dernière est sa seule réalité pour l’instant. La jeune fille se frotte le revers de ses poings sur les yeux puis remarque la salle fantastique entourée de livres, les yeux ébahis, la bouche entre-ouverte. Elle se tourne lentement, piétinant en rond, contemplant ces murs cachant tant de mystères. Sa tenue vestimentaire détonne dans ce décor gothique. Son costume de jeune matelot, aux pantalons courts au dessus des genoux, des bottines usées par les marches dans la nature, au beau milieu du Temple de Merveilles, c’est ainsi qu’elle s’émerveille.
Sa vision est envoûtée par tous ces livres et parchemins, tout autour d’elle et même plus haut encore, au-delà des ténèbres loin au dessus de ce lustre spécial. Soudain, elle arrête de tourner, les yeux fixés sur un grand mage vêtu d’une grande robe blanche qui la regarde comme un animal rare, l’index posé à son menton. Sur son épaule, brille une luciole…

Hé! C’est une fée, là!

L’enfant pointe du doigt l’épaule du mage. Ce dernier regarde Yuna et soupire. Désarmé devant la volonté d’une fée rebelle, il se penche à la hauteur des yeux de la jeune visiteuse.

C’est Yuna, tu as vu juste. C’est en effet une petite fée qui apporte des tas de surprises à ceux et celles qu’elle aime!

L’enfant lève les bras et s’adresse à ses nouveaux amis.

Wow! Cette fois mes rêveries m’ont transporté dans un univers inconnu. C’est chez vous ici?

Hé bien, oui, si tu veux, c’est chez moi, en effet. Hum! C’est notre Temple de Merveilles. Viens t’asseoir, je vais t’expliquer.

Ditratos guide la jeune fille dans une zone couverte d’un tapis aux motifs celtes, des fauteuils bruns sont disposés en cercle autour d’une petite table couverte de plateaux de fruits exotiques, de quelques coupes de cuivre et des carafes d’eau. La jeune invitée, en totale confiance, pige une pomme, sur l’invitation gracieuse de Yuna survolant le festin.
Assise confortablement, la jeune fille lève la tête vers la sphère lumineuse qui tient toute seule dans le vide.

C’est magique!

Ditratos acquiesce avec modestie et la petite ajoute :

C’est drôle. Je regardais la lune de ma fenêtreet ces hommes affairés sur les bateaux… et une luciole est venue me rejoindre. Cela m’arrive  souvent quand je réfléchis ainsi.

L’enfant croque dans sa pomme et regarde ses deux hôtes.

Vous allez m’ enseigner beaucoup de mystères, je crois, vous deux.

Yuna et Ditratos se regardent avec complicité. Ils reconnaissent le symbole de la pomme, fruit de la connaissance, croqué par la curiosité onirique d’une enfant exceptionnelle. Le mage comprend le geste de Yuna. Une jeune habitante de la Terre est sur le point d’écrire son futur. Mieux vaut lui donner les bons outils.

Bon, hé bien voilà jeune dame, je suis Ditratos le rôdeur. Je voyage à travers plusieurs univers, comme toi, dans tes rêves. Mais ici, tu es dans les mondes oniriques, les mondes rêvés par les dieux primordiaux.

Ah, ah! Je l’savais!
L’enfant coupe le mage de sa voix excitée.
Je comprends maintenant. Nos rêves construisent notre futur. C’est sûr que les dieux mythologiques nous ont construits!

Le mage immortel lève les sourcils, surpris d’une réponse aussi illuminée. Il regarde Yuna assise sur une pêche, tenant un raisin sur ses cuisses. Elle s’arrête dans son élan, la bouche à deux cheveux de son fruit. Puis elle se souvient :

Ah oui, c’est vrai! Notre invitée est passée maître en rêves. Je l’ai souvent croisé sur les Rives Oniriques. Je crois qu’elle est mûre pour être guidée un peu.

Des… Rives… Oniriques? Ajoute la petite.

Attends, attends, ma jeune amie, nous allons y venir dans un instant.

Le mage blanc se sert une coupe d’eau fraîche.
Sauf quelques visites par les aborigènes australiens, il est très rare d’être témoins de visites oniriques volontaires des humains de la Terre.

L’Australie, le continent qui est peuplé d’animaux bizarres?

Euh! Oui, bon… Çà, c’est une autre histoire… Chez toi, sur Terre, le seul lien accessible au multivers, c’est…

Le multivers?

BON!
Ditratos prend une bonne inspiration, s’adosse à son fauteuil pour calmer son impatience. Il s’adresse rarement à la curiosité d’une enfant. Çà lui cause des maux de tête.

Çà va, çà va! Je comprends! Multi-uni-vers, plusieurs univers connus sont appelés le multivers.

Levant ses doigts qui massaient son front, une étincelle de joie scintille dans les yeux du mage.

Voilà, excellent, jeune dame, continuons donc!... Chez toi, le monde onirique est le lien accessible au multivers. Le monde onirique est le lieu de manifestation des rêves divins, créateurs d’univers et des porteurs de rêves comme nous tous. Ce monde onirique est donc visité par des entités du multivers, soit par le sommeil ou par inspirations instantanées. Plusieurs visions sont réellement expérimentées et traduites par des œuvres d’art ou des idées innovatrices apportant une lumière è la conscience collective. Lors des derniers voyages oniriques de Yuna, par sa simple capacité d’interpréter cette forêt immense de symboles qui prend racine dans l’océan onirique, elle ressent les voyageurs ou visiteurs venant de la Terre.

La petite luciole que je vois dans mes rêves, c’est toi, Yuna?

Yuna déguste son raisin mais, d’un signe positif de la tête, elle retrouve ses mots :
Parfois, l’anonymat d’un insecte est préférable. Mais maintenant, tu es prête à franchir une autre étape dans tes rêves. Continuez, cher maître des arcanes.

Hum!...Yuna, dû à ses talents de fée, peut demeurer imperméable à ces présences qui ont passé et modelé les paysages ainsi créés. Ces mini univers sont l’œuvre d’êtres suprêmes ou même divins. Aussi, certains maîtres des arcanes ont réussi à créer des micro-univers en constante évolution. Il est facile de perdre la raison dans cette multitude de réalités créées par des entités très différentes une de l’autre.

Du coin de l’œil, le mage blanc regarde sa jeune invitée. Elle semble un peu confuse avec ces nouvelles informations. De sa main, le magicien dessine des signes dans le vide et aussitôt, au dessus de la table, apparaît une vision toute réelle mesurant au moins trois coudées de profondeur.

La façon la plus simple de se représenter le monde onirique, c’est cette sphère faite de branches entrelacées et qui continuent à croître et se ramifier dans toutes les directions. Ainsi, chaque micro-univers devient bourgeon, chaque univers devient branche avec de nouvelles pousses. Chaque pulsion créatrice d’univers en croissance est nourrie par des porteurs de rêves comme nous.

Yuna s’envole rapidement dans le centre de la sphère. Une bulle grandit entre ses mains. Puis elle ouvre les bras à l’expansion de sa création onirique. On y voit des anges volant à travers des cités suspendues dans les nuages. La bulle quitte les bras de la fée pour s’accrocher à une des branches de la grande sphère végétale. Puis une autre bulle contenant des figures diaboliques va se nicher sur un autre embranchement. D’autres boules à images sont ainsi créées et se logent ici et là dans la sphère-multivers en croissance.

Merci, Yuna, c’est là une excellente démonstration. Par un grand nombre de ces porteurs de rêves, chaque création prend forme et alimente le multivers d’une autre réalité. La croissance de cette dynamique est infinie.

Le mage conteur tend les mains vers Yuna et la jeune élève et invite cette dernière à venir s’asseoir sur ses genoux. La jeune étrangère n’hésite pas un instant et l’émerveillement se lit dans ses yeux brillants. Yuna s’installe dans le creux des mains de sa jeune amie maintenant blottie contre la poitrine du maître. Une bulle translucide se devine autour d’eux.

Bon, maintenant nous sommes tous les trois voyageurs du multivers… C’est parti!

Les mains de Ditratos s’appuient sur la surface transparente et tous les trois sont transportés dans ces ramifications de la sphère végétale. Des univers fantastiques défilent alternativement pendant que le guide continue de sa voix grave :

Les pensées et les rêves de la collectivité utilisent les symboles pour véhiculer leurs messages. Ces symboles s’entremêlent en formes-pensées et des égrégores sont créés. Ainsi des dieux naissent, rêvent et meurent dans un océan de possibilités. Aussi, de ces îlots de pensées divines, naît la matière, charpente d’un nouvel univers. Il en va ainsi pour le multivers entier qui devient le rêve divin, créé par les dieux primordiaux.

Parfois, devant un environnement étrange peuplé de créatures agressantes, la jeune fille s’enfonce dans les replis de la grande robe du mage. Mais Yuna veille à flatter le bout des doigts tremblants de sa jeune protégée. Ainsi déferlent autour d’eux les paradis, les enfers, les mondes préhistoriques, l’univers de Gaïa, des mondes aux technologies avancées, des espaces intersidéraux sillonnées de vaisseaux volants, les peuples subaquatiques, des géants Fomores, des dieux…

Une fée comme Yuna est passée maître à voyager dans tout ce cirque. Elle sait tenir la barre et atteindre les Rives Oniriques d’un individu donné. Ce monde onirique est allégoriquement un océan dans lequel chaque porteur de rêve que nous sommes y baigne de ses propres rives oniriques. Ces plages sont les lieux de contact du conscient et du subconscient, de la raison et du rêve, de la réalité et de l’imaginaire.

La bulle atterrit finalement sur une plage de sable et de massifs rocheux supportant une forêt dense de conifères. Quelques arbres laissent voir des formations rocheuses montées comme des dolmens et une odeur de cèdre brûlé ainsi que le son de quelques tambours annonce la proximité d’un feu sacré masqué derrière le mur sylvestre. De l’autre côté, l’air salin de l’océan apporte avec lui une brume d’où se devine des visions des grands esprits de la nature accompagnés d’une présence féminine aux attributs terrestre et divins à la fois.
Illustration: Susan Seddon Boulet

Ce sont mes visions!

L’enfant fasciné montre du doigt et le mage lui tape sur l’épaule avec fierté.

Nous sommes sur tes Rives Oniriques et à ce que je vois, des aventures fantastiques t’attendent dans le futur.

J’ai tellement de choses qui m’appellent en ce moment!

Oui, ma chère amie, une grande mission se dessine devant toi… hum… et devant nous!

Ditratos et Yuna s’échangent un rapide coup d’œil complice et la petite fée pose la main sur le pouce de son invitée :

Demain, si tu veux, je te guiderai à mon tour sur tes Rives Oniriques. C’est un savoir de fée dont je te ferai cadeau, mais d’abord allons dormir un peu. Les voyages, c’est épuisant!

D’un seul bond, la bulle s’élève au moment où un merveilleux levé de soleil surgie de l’océan. Ditratos conclue que cet aperçu du multivers profite aussi à lui-même. Dans son cœur d’immortel, une fenêtre vient de s’ouvrir sur cette fille de la Terre. Yuna vient d’offrir un beau présent à son ami mage aussi : Une expérience plus précieuse que toutes ces piles de livres qui l’entouraient il y a quelques instants. Sur le chemin du retour, les yeux du mage savourent Yuna et la jeune rêveuse se regardant l’un et l’autre. Leurs têtes se penchent à gauche, à droite, imitant l’autre dans des sourires taquins.
De retour au Temple de Merveilles, les trois amis sont très à l’aise ensembles. Ils s’offrent d’abord un bon festin. Des rires et des jeux sont aussi du menu. Du haut de la grande salle gothique ces rires se font entendre en écho. Au moment où Yuna joue à des charades avec l’enfant de la Terre, Ditratos lève des yeux mouillés le long de ces rangées de livres mystérieux. Il sait qu’après leurs repos la jeune prodige sera la maîtresse. Il ramène son attention à Yuna occupée à se divertir avec sa nouvelle amie. Elles sont belles à voir.
Mais en toute honnêteté, Ditratos sait que Yuna et lui-même viennent de s’ingérer dans la jeunesse d’un être humain. Il doit s’en remettre à l’instinct de Yuna. La fée éternelle sait gérer ces incursions dans la vie d’une humaine. Elle l’a déjà fait dans le passé, après tout!
Déjà, cette porteuse de rêve pousse sa sensibilité vers l’infini. Sachant maintenant qu’une fée généreuse et un magicien paternel et conteur sont témoins de ses visions, l’enfant saura survivre à l’adulte. Un soupir de fierté gonfle la poitrine de Ditratos.
Dès que l’enfant s’endort, Yuna vient rejoindre son ami immortel. Tous les deux se regardent tout en jetant un œil de temps en temps sur leur protégée.

Je te remercie, Yuna. Tu m’as offert un beau présent. Nous créons la différence maintenant.

Je n’avais pas de doute sur cette idée d’inviter cette jeune fille chez nous. Je crois que demain sera pour nous tous une belle aventure.

À SUIVRE…
Renatus, votre chroniqueur.

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